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La Russie en mode trash
Valeria Gaï Guermanika. Le nom ne vous dit sûrement rien. Longs cheveux noirs tressés, lèvres carmin, regard fuyant. La jeune réalisatrice russe de 23 ans est venue présenter son premier long métrage à la gare Saint Sauveur, dans le cadre du festival Lille 3000. Ils mourront tous sauf moi...cri lancé par une jeunesse révoltée.

Katia, Vika, Zhanna. Trois élèves en seconde dans un lycée moscovite. Elles partagent les mêmes désirs que toutes les filles de leur âge: séduire les garçons, se dégager de l’autorité parentale, vivre de nouvelles expériences. Alors quand leur lycée décide d’organiser une soirée dansante, elles ne tiennent plus en place. Oui mais voilà, rien ne va se passer comme elles se l’étaient imaginé. Chacune symbolise une dérive de la société. L’ado battue par un père alcoolique, celle en perte de repères dans une famille aisée mais sans figure paternelle, enfin celle timide qui essaie d’intégrer les codes des “grands”.
Le film est noir, tourmenté, chancelant. La caméra colle au mal-être des gamines. Les plans sont souvent serrés et filmés à l’épaule, comme pour épouser le mouvement des personnages. La réalisatrice admet une ressemblance avec Gus Van Sant, mais préfère parler d’intuition plutôt que de copie. Elle qui est venue au cinéma par le documentaire, ne s’appuie sur aucun modèle. Elle fait appel à sa propre expérience. Et ça donne un film vrai, écœurant parfois, mais qui ne laisse pas indifférent. Réactions à la sortie de la salle.
Ils mourront tous sauf moi a été présenté au Festival de Cannes en 2008 dans le cadre de la Semaine Internationale de la Critique. Il a obtenu la mention spéciale de la caméra d’or et le prix Regard Jeunes. Le film à petit budget a connu un certain succès en Russie, ce qui étonne la réalisatrice au vu de son côté subversif et du peu de communication qui a entouré sa sortie. Valeria Gaï Guermanika a voulu un film universel, qui s’adresse tant aux jeunes qu’aux vieux, tant aux Russes qu’aux Français. “Mon film est international. Ces situations, tous les jeunes du monde peuvent y être confrontés. J’essaie de décrire le passage au monde adulte“. Le public, lui, est plus divisé.
Ils mourront tous sauf moi sort en France le 22 avril. Alors si vous avez le coeur accroché et l’envie d’ouvrir les yeux sur le malaise d’une jeunesse tourmentée, ce film est pour vous. Un Entre les murs à la sauce russe en somme.
Avec l’aimable participation d’Estelle Péard ^^
Grand Torino, meilleur que les autres ?
Le nouveau film de Clint Eastwood, où il porte à nouveau la double casquette de réalisateur/acteur, a été encensé par la critique avant même sa sortie en salle. Ce qui, d’après un avis quasi unanime, est “son meilleur film” et magnifie toute sa carrière d’acteur, n’a pas convaincu la spectatrice qui sommeille en moi.
Un bon film, c’est indéniable. Trop de clichés exacerbés au début tout de même: Walt Kowalski est une caricature de l’Américain réactionnaire de base. Il aime les armes à feu, est raciste, s’ennivre seul sur son balcon, conduit un pick up, est irascible et désagréable. On le suit dans son quotidien de veuf, rien de palpitant. Puis émerge Thao, celui qui va le faire évoluer vers plus d’humanité. Leurs rapports sont conflictuels au départ, forcément Thao est un Hmong, une ethnie asiatique. “Face de citron,” comme il l’appelle tout le long du film, finit par devenir une sorte de fils adoptif pour Walt. Mais la transition entre l’homme fermé et l’être de chair et de sentiments ne convainct pas. Elle est trop brusque et téléguidée. Il est certain que le film gagne en intensité au fil des minutes, pour une fin en apogée, mais cela ne suffit pas à le qualifier de génial. Clint Eastwood, qui n’avait plus rien à prouver en tant qu’acteur, est impressionnant, quoiqu’énervant au début avec ses grognements incessants. Ce qui manque finalement, c’est une force émotionnelle plus grande. A mon sens , Million Dollar Baby est meilleur.
Pour ouvrir le débat, deux articles de journalistes des Inrockuptibles qui illustrent assez bien les deux points de vue qui s’affrontent au sujet de ce film. Celui de Jean-Baptiste Morain, qui le critique férocement, et celui de Serge Kaganski, qui répond à son collègue.
One Lonely Lover
Le réalisateur américain James Gray retrouve son acteur fétiche, Joaquin Phoenix, pour son nouveau film. Comme les précédents, Two Lovers traite de l’humain confronté aux choix que la vie lui impose. Déjà dans We own the night, Bobby Green balançait entre sa vie de gérant de boîte de nuit et son frère inspecteur de police. Ici, c’est entre deux femmes que le dilemme s’opère.
Seul sur un pont de bois. A l’aube ou au crépuscule, on ne sait pas bien. Un homme saute dans l’eau. Silence assourdissant. Un flash back et l’envie de vivre, il nage vers la surface. Tout le film est contenu dans cette première scène. Leonard Kraditor, magistralement incarné par Joaquin Phoenix, est perdu. Il fait penser à un adolescent coincé dans un corps d’adulte trop encombrant pour lui. Démarche lourde et hésitante, tenue débraillée, chewing gum mâchouillé mécaniquement, cheveux négligemment coiffés ; il déconcerte. Sous cachets après une tentative de suicide, il revient vivre chez ses parents. Il travaille dans le pressing de son père, qui offre peu de perspectives d’avenir. Sa vie est terne, comme la grisaille qui semble ne jamais quitter son quartier de New York. Le personnage vivote à peine, jusqu’à une rencontre fortuite avec sa nouvelle voisine. Gwyneth Paltrow signe là son retour devant les caméras. L’actrice joue Michelle, jeune femme instable et amoureuse d’un homme marié. A son contact, Léonard donne l’impression de grandir. La gamin acquiert une épaisseur, fait l’intéressant pour lui plaire. Mais au même moment, Sandra, interprété par Vinessa Shaw, lui est présentée par ses parents. Réservée et posée, quand il est avec elle Léonard redevient l’enfant incapable de se prendre en main. C’est elle qui le relance à coups d’appels téléphoniques, encore elle qui le rassure et veut le protéger. Quand enfin il prend les devants, c’est pour l’utiliser contre Michelle.
Trop de retenue
Deux mondes s’offrent à lui. Le désir de la voisine fantasmée qu’il épie depuis sa fenêtre ou la sécurité de la fille rangée approuvée par ses parents. Passion ou raison ? Il choisit et s’engage, mais la belle en décide autrement. Claque magistrale pour un homme qui échoue à contrôler son destin. « One Lover » serait un titre plus juste, tant il est seul, finalement, à aimer passionnément. On regrette que les personnages n’aient pas tous la même profondeur. Joaquin Phoenix, qui a annoncé que c’était son dernier rôle au cinéma, porte le film sans faiblir du début à la fin. Sa présence suffit à retenir le spectateur. Ses comparses féminines tiennent plus difficilement la comparaison. On aimerait surtout voir plus de passion, de fureur, d’exacerbation. Les émotions sont comme brimées, contenues, sans qu’on sache pourquoi. La frustration s’empare d’un spectateur, comme empêché d’extérioriser en même temps que les personnages. Le monde de Gray est un cran trop feutré et lambrissé. D’une esthétique peut être trop irréprochable, il laisse peu de prise aux irrégularités et aux débordements d’un réel auquel on voudrait s’identifier. L’une des fonctions du tragique est l’opération de catharsis, ou comment se purger de ses pulsions et de ses angoisses par la représentation dramatique. La catharsis ici, malheureusement, échoue.